Malentendance

Dans son isolement, sa prison de silence,

Il ne suscite plus que de l’indifférence.

Tel un loup affamé, il hurle sa souffrance,

Noyé dans les ténèbres de sa malentendance.

Du ronron familier de l’avion dans l’espace,

Sur l’indigo du ciel, il n’en perçoit pas trace

Où est le chant d’oiseau, là-haut dans la ramure ?

Ou la chanson du vent ?… Tout n’est plus que murmure.

Antiope vient le rejoindre et lui tient compagnie.

Chassant les acouphènes qu’elle met en amnésie,

Elle lui fait oublier l’absence du décibel,

De toutes mélodies, de Mozart à Haendel.

Quand parfois l’imbécile le compare à un pot,

Il préfère le fuir et le laisser pour sot.

Il court se réfugier dans sa bulle-bathyscaphe,

Cinématographiant tout ce monde chorégraphe.

Chorégraphie de lèvres, cruelles et pincées,

Se révélant moqueuses, même fort bien fardées.

Il sait y déceler, bien sûr à leur insu,

Ce qui lui est dédié et qu’il n’a pas perçu.

Il remercie le ciel d’avoir pu lui laisser

Des mains pour s’exprimer, des yeux pour contempler,

Son âme pour juger, son cœur pour pardonner.

Son cœur pour vous comprendre. Et aussi vous aider.

 

            Poème de Madame G. Lassalle

 

 

Tinnitustances à l’ami intime

 

SONNEZ, oreilles, SONNEZ,

C’est toujours fête,

SIFFLEZ, oreilles, SIFFLEZ,

Musique dans ma tête.

 

GRONDEZ, orgues, GRONDEZ,

Cymbales et trompettes,

BATTEZ, tambours, BATTEZ,

Concours de baguettes.

 

VIBREZ, cordes, VIBREZ,

Octuors et quintettes,

CHANTEZ, flûtes, CHANTEZ,

Duos pour opérette.

 

PLEUREZ, mes yeux, PLEUREZ,

Sur ma peine secrète,

PARLEZ, amis, PARLEZ,

Il me reste vos miettes.

 

PLUS FORT, ma stéréo, PLUS FORT,

Fais-moi une cachette

Contre ceux du dehors

Qui croassent et caquettent.

 

ÉCOUTE, mon âme, ÉCOUTE,

PAIX, te dit mon cœur

Là, sur cette route

Se fera ton bonheur.

 

 

    François Ménager

 

 

 

DANGER : ACOUPHÈNES

 

C’est comme un gargouillis

De jets d’eau qui ruissellent

En affaiblissant l’ouïe

Dont l’étrier chancelle

Sous un torrent d’aigus

Aux sifflements cruels

Hurlant en continu

Ce qu’un écho martèle.

L’oreille n’est plus qu’un nid

D’où cet oiseau de proie

Vocifère à longs cris

Un air qui la foudroie

Tétanisant son arbre

Atteint par le chagrin

Auquel le froid du marbre

Ajoute à son déclin.

Sur l’enclume assourdie

De giboulées sonores,

Le silence interdit

Y noie l’étrier mort

Qui sous la chevauchée

Des bruits qui caracolent,

N’a pour être sauvé,

Qu’un tympan qui s’affole.

Au fin clocher, bourdonne

Un angélus éteint

Tandis que se maçonne

Un mur absent d’humain

Au pied duquel personne

N’ira auditionner

Ce que les sons fredonnent

Aux entendants choyés.

Et dans le jour meurtri

Par le soir qui l’étreint,

Ma tête est un roulis

De clapotis sans fin

Dont la fréquence extrême,

L’inanité des soins

Font que le fort en thème

Y perdra son latin.

Et les soignants eux-mêmes

La croyance en leurs mains.

 

Antoine Richard
1er janvier 1995

 

 

MON CHER STYLO

Il est l’outil plaisant

A la plume ornée d’or

Donnant aux mots fervents

Le poids qui les majore

Et dont la consistance

Offre à leur découvreur

Un bonheur où le sens

A le bon goût du cœur.

Il est mon bras pensant,

L’ami des mauvais jours

L’orfèvre émulsionnant

Mes émotions d’amour,

L’objet que mes doigts serrent

En l’aidant à lancer

Le train d’idées en vers

Courant sur le papier.

 

 

D’un profil élancé

Emportant au grand trot

Ma main sur le cahier

Là où se fait l’osmose

Et naît comme un défi

Ce que l’instant propose

En ricochets d’esprit.

Il est mon exutoire.

Porte-voix de mes cris,

Le confident du soir,

L’antidote à l’ennui,

Celui qui marque en coin

Mes hoquets combatifs

D’un post-scriptum au poing

A l’uppercut actif.

Je lui dois d’être ainsi

Le tronc vissé bien droit

Pour que ce que j’écris

Soit au moins lu deux fois

Par ceux prônant la vie

Dans tout ce qu’on lui doit

Après avoir occis

Ceux qui lui font des croix

 

 

 

ACOUPHÈNES

 

" Le bruit assassine les pensées "

(Nietzche)

 

Serais-je donc atteint d’un mal irréparable ?

Tous les docteurs m’ont dit " vivez avec cela " …

C’est stupéfiant et fort insupportable,

J’ai déjà consulté mille et cent mille fois.

D’affreux bourdonnements baptisés acouphènes

Font vibrer mon rocher jour et nuit, nuit et jour.

J’en suis empoisonné jusqu’à en perdre haleine.

Sonnailles, grincements, sifflements et tambours,

Craquements, frottements, gazouillis, cataractes,

Tous les bruits incongrus venus au rendez-vous,

Criquets, crapauds, démons et monstres des Carpathes

Rôdent dans mes tunnels, mettant mes nerfs à bout …

Chaque nuit propulsé sur une voie de garage,

Je subis les sifflets des locos et des tours.

J’aimerais m’embarquer pour un très long voyage

Au Pays du Silence, et cela sans retour.

Ah ! Ne rien percevoir – que le chant de la brume

Caressant doucement des jardins endormis,

Un faible frôlement, la chute d’une plume,

Un fantôme passant vous dire bonne nuit …

Mais non ! jamais je ne quitte l’orgie

De ces chocs auditifs stridents ou caverneux

Et je ne puis vomir cette soupe d’orties

Qui baigne mes canaux, fait hurler mes essieux !

D’où vient ce tintamarre infernal et nuisible,

D’ou provient sans tarir cet océan de bruits ?

Ne pourrais-je jamais dévisser le fusible

Perturbant mes journées, incendiant mes nuits ?

Je cherche en vain la cause d’une cacophonie

Dont les accents divers me rendent cafardeux,

M’amenant jusqu’au bord de la neurasthénie,

Je suis bien obligé d’en faire ici l’aveu !

 

Je n’ai jamais, jamais mis l’oreille à l’orée

D’un quelconque fusil, pistolet ou canon …

La cause en serait simple, on la connaît d’emblée :

Surplus de décibels déclenche les frelons !

Faudrait-il accuser les vertèbres lombaires ?

Je me trompe d’étage, étant peu compétent.

L’endroit le plus correct serait bien les primaires

Dont les écrasements troubleraient mon tympan.

Mais vous n’y êtes pas, dit le Maître Acoustique.

Cherchez à l’intérieur de votre organe atteint,

Du labyrinthe osseux explorez les boutiques,

Visez le limaçon et les nerfs cochléens.

De Claudius inspectez les cellules ciliées,

De Fallope auscultez l’aqueduc conducteur

Et tous les fins "objets" qui font la renommée

D’une oreille dispensant ses bruits perturbateurs.

L’ennemi serait-il le nerf vestibulaire,

Auteur de ces vertiges, cause de ces fracas ?

Les cils auditifs, le nerf utriculaire,

L’organe de Corti ou les nerfs de Kasma ?

Ou le tronçon spiral, les ronds de Loewenberg,

Eléments très précieux pour une audible écoute ?

Mais tout cela n’est que la pointe de l’iceberg,

Les vaisseaux et la lymphe occultant notre route …

Mais avant, faudrait-il explorer les cavernes,

Tous les tunnels et vestibules membraneux

Et puis les orifices externes et internes

Aboutissant souvent aux lieux cérébelleux ?

La caisse du tympan – lentille biconcave –

Etalant sa membrane de Schrapnell, beau tambour ?

Les osselets, trio affublé de noms braves :

L’enclume, le marteau, l’étrier, beaux atours ?

Faudrait-il surveiller la zone lymphatique,

Les très fines dentrites des nerfs dits auditifs

Etant – non ? – les auteurs de ces bruits maléfiques

Nous torturant sans fin en nous rendant chétif ?

Comme nous l’avons remarqué par ailleurs,

Nos bruits intérieurs sont des plus variables :

Tintements, froissements, chuintements et vapeur,

Toute la musique d’un orchestre du diable !

La tension du liquide interlabyrinthique

Et ses variations pourraient être en rapport,

Mais aussi l’ischémie ou l’hyperhémitique

De l’artère auditive – bien d’autres choses encore.

Les éclats du tonnerre ébranlant nos tympans

Transmis aux osselets, ils compriment la lymphe.

Citons donc en passant, sans être trop pédant,

Ses deux appellations : perilymphe, endolymphe.

Ajoutons à ces maux la catarrhe dit tubaire,

Le mielleux cérumen, tous les corps étrangers

L’otosclérose ici ne fait pas notre affaire,

Ces deux mots n’étant que des généralités.

Bah ! n’allongeons pas trop car l’effroi nous talonne

(philosophe nous sommes – " résonateur " aussi !)

Car il faudrait encore ausculter la colonne,

Analyser la moelle et tâter le rachis.

Et puis monter, grimper jusqu’au dernier pétale,

Appréhender le bulbe et l’hypothalamus,

L’hypophyse, le cervelet : tout l’encéphale.

Nous voudrions alors en savoir toujours plus …

Le vertige nous prend : notre déséquilibre

Serait-il donc lié aux troubles auditifs ?

Et nos douleurs dorsales, les piques de nos fibres

Seraient-elles signaux pour le définir ?

La cause ici s’inverse et tous les vieux présages

Restent comme en suspens sur nos intuitions.

L’imagination pourrait faire des ravages

Et nous mener tous droit aux flots de l’Achéron !

D’insolites lésions, parfois localisées

Au subtil limaçon, peuvent nous chahuter …

D’autres troubles nerveux faussent bien des données,

Piégeant tous les chercheurs aimant la vérité.

 

 

Alors, déséquilibres, vertiges et malaises,

Carrousels provoquant des étourdissements,

Cloches, tocsins, Sonnez ! Hurlez ! Quelle foutaise :

Vous serez morts à notre ensevelissement …

 

 

                                                    André Kuenzi

 

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